Série «10e anniversaire»

Barge de Contrecoeur : une première en conservation d’épave au Canada

Par: Aimie Néron, IRHMAS

Dans le cadre des travaux d’aménagement de l’expansion du Port de Montréal – Terminal Contrecoeur, des études archéologiques subaquatiques couvrant différentes phases du projet sont effectuées depuis près d’une décennie. L’IRHMAS a réalisé une étude de potentiel en 2017, l’un des premiers projets de l’organisme, puis un inventaire par télédétection en 2020 de la zone à draguer pour le nouveau terminal.

Lors de cet inventaire, une cible anthropique, c’est-à-dire d’origine humaine, a été identifiée. Elle a par la suite été confirmée comme étant une épave patrimoniale au moyen d’un inventaire visuel en plongée autonome effectué au cours de la même année. Le site reçoit alors le code Borden BkFh-12, suivant le système de dénomination des sites archéologiques au Québec. Les conditions difficiles de plongée du fleuve n’ont cependant pas permis de compléter l’enregistrement. Puisque la nature des travaux de dragage à venir dans la zone pouvait entraîner la destruction éventuelle du site, une opération de renflouage en plongée non autonome a été réalisée et l’épave a été retirée du fond marin. Lors de cette intervention en décembre 2022, son état de conservation s’est avéré assez incroyable, et considérant son caractère unique et son importance historique, il a été décidé de l’entreposer temporairement sur le site de l’Administration Portuaire de Montréal et de tenter de trouver un endroit de réimmersion pour assurer sa conservation sur à long terme.

Après avoir trouvé un nouveau milieu d’accueil à la carrière Flintkote de Thetford Mines et obtenu les autorisations requises, une campagne de réimmersion a eu lieu en novembre 2023. Dans un esprit de mise en valeur et de sensibilisation à l’importance du patrimoine culturel subaquatique, une plaque commémorative a également été installée à proximité de l’épave. Le site est désormais accessible aux plongeurs récréatifs et pour de futures recherches en archéologie subaquatique.

Quant à l’épave, il s'agit d'un petit bac ou d’une barge de transport. Quelques objets intrusifs modernes ont été aperçus, mais aucune cargaison n'était présente. L’emplacement de l’épave entre la rive sud du Saint-Laurent et l’île Bouchard pourrait indiquer que l’embarcation a été utilisée pour effectuer le passage entre les îles de Contrecœur, et/ou entre les deux rives du fleuve, pour du cabotage entre les municipalités de la rive sud ou encore pour débarquer des chargements provenant de navires de plus grandes dimensions. Puisque l’épave est composite, c’est-à-dire à la fois en bois et en métal, et démontre l’usage de rivets, sa construction daterait de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle. Un bac de ce type est d’ailleurs visible, accosté sur l’ancien quai Fiset, sur des photographies aériennes de 1931 et de 1947. Bien qu’aucune datation ou affiliation précise ne peut être confirmée, l’hypothèse d’un lien entre l’ancien quai, construit en 1913 puis détruit au cours des années 1950, pourrait nous indiquer une utilisation de l’épave de Contrecoeur dans la première moitié du XXe siècle. Sa date de fabrication précise demeure encore inconnue et elle le restera probablement puisqu’il y a peu d’éléments qui permettent une identification formelle. 

Bien que sa valeur patrimoniale soit plutôt limitée, il s'agit d'un témoin unique de l'industrialisation du secteur de Contrecœur et de la navigation locale. Une documentation archéologique et archivistique plus approfondie de l’épave a permis d’obtenir des informations sur les dimensions du site et de caractériser la construction du bac. De petites tailles et considérés comme anodins dans l’histoire maritime, les bacs de transports sont très peu documentés. Cette épave permet cependant d’en apprendre plus sur ces embarcations utilitaires qui ont silencieusement peuplé le paysage maritime de la province.

Enfin, renflouer une épave complète est une intervention qui n’avait encore jamais été réalisée au Canada. Sa réimmersion afin de la conserver sur le long terme et d’en faire un site de plongée accessible constitue aussi une première novatrice pour le Québec dans la protection et la mise en valeur des ressources culturelles subaquatiques. Plusieurs conférences ont par la suite été présentées autant auprès du public que de la communauté scientifique pour partager cette découverte et ce projet hors du commun, qui a d’ailleurs gagné le prix Excellence – Volet scientifique d’Archéo-Québec. Des images produites lors des opérations et des œuvres artistiques inspirées de l’épave ont également fait partie de l’exposition Art-Quai-Eau, qui a été présentée au Musée maritime du Québec à L’Islet durant la saison touristique 2025 et est maintenant exposée à la mairie de Contrecoeur.