Série «10e anniversaire»

Le Chenal Laurentien : un laboratoire pour l'archéologie des grandes profondeurs

Par: Vincent Delmas (IRHMAS)

Le Chenal Laurentien constitue l'un des principaux corridors de navigation du Saint-Laurent depuis les débuts de la colonisation européenne. Cette vaste vallée sous-marine, qui s'étend dans l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent et atteint localement plus de 300 m de profondeur, renferme un patrimoine archéologique encore peu documenté. Les conditions environnementales qui caractérisent ces grandes profondeurs favorisent en outre une préservation remarquable de plusieurs épaves, offrant un contexte privilégié pour l'étude de l'histoire maritime du Québec.

Depuis 2021, l'IRHMAS participe à une collaboration scientifique réunissant l'Université Laval, l'Université du Québec à Rimouski, le Centre interdisciplinaire de développement en cartographie des océans (CIDCO) et le Centre de développement et de recherche en intelligence numérique (CDRIN). Le projet vise à acquérir des données bathymétriques et océanographiques à très haute résolution dans des secteurs compris entre environ 150 et plus de 300 m de profondeur, à partir du navire de recherche Coriolis II et de véhicules sous-marins autonomes (AUV). Les données acquises servent autant à l'étude de la morphologie du fond marin, de l'hypoxie et des habitats benthiques qu'à la documentation des sites archéologiques.

Les campagnes de 2021 et de 2022 avaient d'abord pour objectif de bonifier les connaissances sur plusieurs épaves déjà connues, notamment le SS Vulcano, le SS Carolus et le B.F. (Bernier Frères). Les levés multifaisceaux réalisés à partir des AUV ont permis de produire des modèles numériques tridimensionnels d'une résolution largement supérieure aux données disponibles auparavant. Ceux-ci révèlent la morphologie des coques, les superstructures et plusieurs éléments architecturaux qui contribuent à l'interprétation des navires et à l'évaluation de leur état de conservation.


Titre : Aire d'étudeCrédit : V. Delmas/IRHMAS
Titre : Vue générale du SS CarolusCrédit : ULaval/UQAR

Au-delà de la documentation de sites connus, les campagnes ont également conduit à la découverte de nouvelles épaves, dont une barge de type scow, une épave au large de Baie-des-Sables ainsi que deux navires interprétés comme les présumés Fundy et Premier. Ces découvertes démontrent que les modèles bathymétriques ne servent pas uniquement à localiser des vestiges : ils permettent également d'observer des caractéristiques architecturales suffisamment détaillées pour proposer des hypothèses d'identification qui sont ensuite confrontées aux sources historiques. Cette démarche constitue l'une des principales contributions scientifiques du projet.

Le présumé Fundy illustre bien cette approche. Les levés réalisés en 2022 ont permis de reconnaître une drague mécanique à fond plat d'environ 36,5 m de longueur sur 12 m de largeur, dont les caractéristiques correspondent à celles de la drague Fundy, perdue au large de Rimouski en 1955. De façon similaire, les nouvelles données acquises sur le présumé Premier permettent de comparer les caractéristiques observées sur l'épave avec les descriptions historiques du voilier naufragé au large de Cap-Chat en 1843. Dans les deux cas, l'identification demeure une hypothèse de travail qui devra être confirmée par des recherches complémentaires, mais les résultats démontrent le potentiel des levés AUV pour l'interprétation archéologique des épaves profondes.

Les travaux réalisés dans le Chenal Laurentien montrent également l'intérêt d'intégrer les données archéologiques aux observations géologiques, sédimentologiques et océanographiques. L'analyse conjointe des modèles numériques, des données environnementales et des archives historiques permet de mieux comprendre les processus de préservation des sites tout en renouvelant les méthodes d'inventaire archéologique en grande profondeur.

Les deux premières campagnes démontrent ainsi que le Chenal Laurentien constitue bien davantage qu'un secteur de concentration d'épaves. Il représente un véritable laboratoire naturel où les nouvelles technologies de télédétection permettent d'étudier simultanément le patrimoine culturel, les environnements profonds et les processus de conservation. La poursuite des levés géophysiques, des recherches historiques et des acquisitions à l'aide d'AUV et de véhicules téléopérés (ROV) devrait permettre d'améliorer l'identification des sites déjà connus et de documenter de nouvelles épaves dans un secteur qui demeure encore largement inexploré.