Série «10e anniversaire»
Le travail de l’ombre : étude du potentiel archéologique et création de l’Atlas subaquatique du Québec
Par: Justine Rioux IRHMAS
Une large part du travail des archéologues se déroule à l’écart du terrain. Il y a notamment la participation aux comités scientifiques et la consultation pour les projets muséologiques, la documentation d’artefacts ou la rédaction de mémoires sur la protection du patrimoine archéologique subaquatique. Une étape importante du travail des archéologues est l’étude de potentiel, réalisée en amont de l’intervention sur le terrain. Elle vise l’évaluation du potentiel archéologique d’un lieu, permettant notamment de déterminer la nécessité d’intervenir et d’orienter la stratégie, le cas échéant. Les chercheuses et chercheurs ratissent la documentation disponible. Le corpus est très varié : on s’attarde aussi bien à l’étude des plans anciens et récents, des photographies aériennes, des gravures et photos anciennes qu’à la recherche dans les banques de données sur les naufrages, les archives manuscrites et les rapports archéologiques, ainsi qu’à l’examen de la topographie, de la bathymétrie et de l’hydrographie.
En 2019, l’IRHMAS a participé à l’élaboration d’une méthodologie d’évaluation des épaves patrimoniales et de leur potentiel avec le ministère de la Culture et des Communications du Québec. Il s’agissait du deuxième volet de l’Atlas subaquatique. La première phase a été réalisée en collaboration par des chercheurs et des étudiants de l’Université de Montréal en 2017-2018, dans la foulée de l’adoption par le gouvernement du Québec de sa Stratégie maritime en 2015. La nécessité était alors apparue de doter la province de moyens pour évaluer et valoriser pleinement ce patrimoine culturel, tout en créant un outil de diffusion accessible au public.
Les sites d’épaves et les récits de naufrages frappent l’imaginaire et suscitent l’intérêt du public. Le fleuve Saint-Laurent et son estuaire, ce sont des milliers de naufrages documentés et des centaines d’épaves, mais une poignée seulement de sites archéologiques. Notons que la définition d’un site d’épave ne se limite pas à la charpente d’un navire. Il peut aussi s’agir d’une pièce architecturale, d’un champ de débris, d’une cargaison ou même d’une carcasse d’avion.
La première phase de l’Atlas subaquatique comportait donc un double objectif : elle visait une harmonisation des connaissances sur les 80 sites d’épaves alors répertoriés à l’Inventaire des sites archéologiques du Québec (ISAQ) ainsi qu’un partage des connaissances non seulement pour les autres professionnels, mais également pour le public. Le travail a d’abord consisté en la synthèse des données connues sur les sites d’épaves répertoriés, éparpillées entre les rapports archéologiques, la documentation historique, les archives et les récits de plongeurs.
Cette harmonisation des connaissances a résulté en la création de fiches synthèse aujourd’hui disponibles sur le Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Chacune suit un même modèle, présentant une description physique du site, une synthèse historique lorsque l’identité de l’épave est connue et une revue des interventions réalisées. Lorsque possible, la fiche est accompagnée d’une iconographie pouvant être constituée de photos de l’épave, de photographies anciennes ou d’illustrations représentatives du type d’embarcation. Les 76 fiches offrent un aperçu de la diversité des sites d’épaves connus dans le fleuve et le golfe du Saint-Laurent ainsi que des efforts déployés au fil des décennies pour en étudier les vestiges.
Cette synthèse a servi, dans le cadre du second volet de l’Atlas subaquatique, à l’élaboration d’une méthodologie d’évaluation patrimoniale des épaves selon des critères compatibles avec les enjeux de classement des biens culturels du Ministère. Cette évaluation a été suivie dans un deuxième temps d’une phase d’intervention archéologique sur le terrain. Le site retenu est celui de l’épave du Scotsman (DcEe-19), un brick écossais ayant sombré en 1846 au large du Bic. Les interventions archéologiques réalisées de 2019 à 2021 ont ainsi permis de poursuivre l’acquisition de données pour l’Atlas subaquatique et de tester la nouvelle grille d’évaluation patrimoniale. Cette dernière est à nouveau utilisée en 2025 pour la production d’un avis archéologique sur le site de l’épave du présumé Minerva (CiEn-1), près de l’île aux Coudres.
La grille s’articule autour de différentes valeurs, permettant d’accorder un pointage aux sites connus. Le premier critère est la valeur archéologique, qui inclut l’intégrité des vestiges et l’intérêt de recherche que présente le site. Le second critère, la valeur historique, s’intéresse à leur association avec des personnages, des groupes culturels ou des nations autochtones, des événements historiques et des phénomènes socioculturels. Le dernier critère évalué est la valeur technologique, à savoir est-ce que le site est représentatif d’une innovation, d’un savoir-faire spécifique ou si ses vestiges présentent un caractère unique ou rare.
L’évaluation et la note accordée à chacune des épaves inventoriées dans l’Atlas peuvent ainsi orienter les projets de recherche et de mise en valeur, de même que le déploiement de mesures de protection de ce patrimoine culturel riche, mais fragile.
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