Série «10e anniversaire»

Passion pirogue ou le mystère de la pirogue à Papineau

Par: Aimie Néron et Daniel Laroche, IRHMAS

À l’automne 2017, des plongeurs récréatifs repèrent une pirogue dans les eaux du lac Papineau en Outaouais. Cette découverte a suscité, dès son annonce, beaucoup de curiosité et d’intérêt. Il s’agit de la première pirogue dans l’histoire de l’archéologie au Québec à offrir non seulement l’opportunité de documenter l’objet lui-même, mais aussi l’emplacement de son abandon ou de son échouement. À cela s’ajoutait la possibilité d’offrir une perspective du milieu naturel dans lequel elle a évolué. Les chercheurs de l’IRHMAS, intéressés par cette découverte, se sont impliqués dans un projet multidisciplinaire. Cette opportunité était réellement unique puisque sur la douzaine de pirogues trouvées sur l’ensemble du territoire du Québec au fil des ans, aucune n’avait fait l’objet d’une expertise subaquatique in situ, c’est-à-dire en place, ni même l’objet d’examen et documentation approfondis après leur renflouage, le cas échéant. De nombreuses informations à propos de ces spécimens et de leur lieu de découverte ont été ainsi perdues. 

En automne 2018, une première intervention d’archéologie subaquatique pour documenter l’objet et son environnement a été réalisée en collaboration avec des acteurs du Centre d’interprétation des eaux Laurentiennes (CIEL) et du Centre d’études Nordiques de l’Université Laval (CEN).

L’année suivante, soit l’été 2020, une seconde intervention a été réalisée afin de compléter sur place l'enregistrement de cette embarcation de type monoxyle. La participation financière de la MRC de Papineau et du ministère de la Culture et des Communications du Québec (MCCQ) a été complétée par le support logistique de l’Institut Kenauk. Ces contributions ont été essentielles à la réalisation de l’intervention. 

L’épave elle-même est incomplète et érodée au point où les traces de fabrication sont absentes. On a toutefois présenté une estimation de sa longueur originale (illustration). De plus, des échantillons du bois de la pirogue ont été analysés pour déterminer son âge. Les résultats restent imprécis en raison de l’absence de nombreux cernes. Ainsi, une partie des cernes auraient été intentionnellement enlevés au moment du façonnage de l’embarcation elle-même, alors que d’autres auraient disparu avec l’usage et l’exposition du bois aux conditions dégradantes du milieu aquatique. Néanmoins, un calcul hypothétique du nombre de cernes manquants permet d’avancer que sa fabrication et sa disparition pourraient s’étendre entre 1800 et 1854. Cette datation estimée permet tout de même de lier l’épave au témoignage écrit d’un personnage public, Amédé Papineau, issu d’une famille politique bien connue

En résumé, Louis-Joseph Papineau, père d’Amédé, détenait et administrait le territoire de la Seigneurie de la Petite-Nation depuis 1817. Le lac Papineau trône au cœur du territoire et Amédé semble impliqué dans les affaires de famille. En 1853, il part en expédition à la demande de son père afin d’évaluer les ressources du territoire autour du lac Papineau. Cet épisode de la vie d’Amédé permet de faire rencontrer l’histoire et l’archéologie puisqu’au moment de son expédition, il doit quitter la terre et s’aventurer en compagnie de son guide sur le lac afin d’atteindre une île où il peut emprunter un canot d’écorce et continuer son expédition. C’est à ce moment qu’il s’embarque dans une « vielle pirogue qui fait eau » mais qui lui permet d’atteindre le lieu de résidence de Jacquot Commandant, habitant de l’île à l’Indien, un homme né d’un père blanc et d’une mère anishinabekewe, et connu de son guide, 

Dans l’état actuel de nos connaissances bien incomplètes, peut-on envisager que l’embarcation archéologique et l’autre issue d’une témoin historique soient la même embarcation? Le fait que l’épave ait été trouvée à quelque distance de l’établissement de Jacquot Commandant, habitant de l’île pourrait constituer un indice alors qu’en extrapolant il pourrait aussi en avoir été le constructeur et utilisateur Notons également que l’âge de la pirogue reste approximatif, c’est-à-dire ne confirmant ni n’infirmant ces hypothèses, le mystère entourant cette épave reste complet.

Tout au long des travaux subaquatiques, l’équipe archéologique a poursuivi l’enregistrement vidéo mettant en scène les diverses étapes et les activités subaquatiques nécessaires à la production d’un documentaire scientifique en collaboration avec les Productions Richard Lahaie. Cet enregistrement vidéo illustre bien les passions soulevées par une telle découverte. Le vidéo met en scène les travaux d’archéologie menés sur la pirogue datée de l’époque de l’exploitation de la Seigneurie de la Petite-Nation par la famille Papineau au XIXe siècle. Dans un second segment, on assiste à la construction d’une pirogue selon les méthodes ancestrales des Premières Nations, bien avant l’introduction des outils de fer par les Européens grâce aux techniques d’archéologie expérimentale réalisées par Abotec. L’usage du feu et le maniement des outils préhistoriques sont très bien présentés.

Les données colligées sur la forme et les dimensions de la pirogue ont ultimement servi à dresser une représentation en modèle 3D synthétisant un modèle de l’embarcation. Elles permettent de mieux comprendre certaines de dynamiques du milieu naturel environnant. Les travaux archéologiques réalisés ont également souligné la valeur patrimoniale de la pirogue et ntégré des recommandations d’analyses approfondies. Des images de la pirogue ont aussi fait partie de l’exposition d’art scientifique Art-Quai-Eau, présentée au Musée maritime du Québec à L’Islet durant la saison touristique 2025.


Apprenez-en plus !