Série «10e anniversaire»
Barrage à poissons en pierres millénaire : le premier site archéologique autochtone préhistorique subaquatique du Québec
Par: Aimie Néron, IRHMAS
Dans le cadre des travaux d'aménagement de l’expansion du port de Montréal à Contrecœur, un inventaire archéologique par télédétection devait être réalisé dans le fleuve Saint-Laurent au préalable de l’implantation de mesures de compensation pour la restauration de l'habitat d’alimentation du chevalier cuivré dans le corridor fluvial entre Verchères et Contrecœur. Un inventaire archéologique a été réalisé par l’IRHMAS afin de confirmer la découverte ou l'absence de vestiges archéologiques dans les secteurs du pourtour de l’île aux Prunes et l’île aux Bœufs, faisant tous deux partie de l’archipel des îles de Verchères. Une seule cible anthropique a été détectée juste en amont de l’île aux Boeufs, puis identifiée et documentée en plongée non autonome et à l’aide d’une couverture aérienne par drone.
L’hypothèse la plus plausible dans l’identification de la structure du site archéologique BkFh-15 est qu’il s’agit d’un piège ou barrage à poissons en pierres. Ces trappes sont construites en eaux peu profondes dans les rivières où les poissons peuvent nager facilement à contre-courant. Ce qui semble être des encoches dans l’enrochement vers l’aval seraient les points d’accès pour les poissons lorsqu’ils remontent la rivière, entrent dans la structure et y restent pris jusqu’à leur pêche ou leur ramassage (au harpon, filet, etc.), en fonction de leur espèce et de leur taille. Cette méthode permet de capturer une grande quantité de poissons.
L’utilisation de pièges ou barrages à poissons est une technique bien connue à travers le monde utilisée depuis des millénaires, plusieurs populations s’en servent encore. Sur le continent nord-américain, ils sont parfois en pierres, mais la plupart sont aménagés en bois ou en pierres et en bois, au Maine, dans la région de l’Ontario et des Grands Lacs, en Nouvelle-Écosse et en Colombie-Britannique et sur la côte ouest américaine. Les barrages sur les petites rivières sont installés de façon transversale et ceux sur les plus grands cours d’eau sont souvent en forme de « V ». Généralement à faible profondeur, ces sites d’importance sont également à risque de dégradation, particulièrement en considérant les impacts actuels et futurs des changements climatiques.
Un piège à poissons installé dans l’estuaire ou le golfe du fleuve Saint-Laurent fonctionne habituellement en fonction des marées. Toutefois, à la hauteur de Contrecœur et de Verchères, ce phénomène n’a pas d’incidence. Ainsi, le piège peut être utilisé de manière continue tant que le secteur est libre de glace. Il peut aussi être utilisé avec d’autres engins de pêche en fonction des espèces, par exemple des nasses en bois. Il est essentiel que la structure soit presque à fleur d’eau selon le niveau saisonnier ou au minimum semi-immergée afin que les poissons puissent y entrer facilement et y demeurer en vie. Selon cette hypothèse, le piège se situerait donc à une altitude moyenne avoisinant celle de l’île aux Bœufs, soit environ +/- 8 mètres au-dessus du niveau moyen de la mer (NMM), ce qui reculerait son usage vers 1200 ans AA. Cela expliquerait également l’absence de sa mention dans les archives des premiers visiteurs européens, car à la période de Contact, ce site n’était donc déjà plus utilisé depuis longtemps et possiblement oublié de la tradition orale des communautés locales.
Dans cette perspective, le barrage à poissons pourrait correspondre à un site archéologique autochtone préhistorique, témoignant d’activités de pêche remontant au Sylvicole moyen récent (environ 1500 à 1000 ans AA) et/ou au Sylvicole supérieur (1000 à 450 ans AA). L’envergure de la structure et la qualité de son enrochement suggèrent une utilisation prolongée, possiblement par plusieurs groupes sur plusieurs décennies, voire sur plusieurs siècles. En fournissant une source abondante de ressources, une telle structure aurait été régulièrement entretenue et réparée, ce qui expliquerait sa résistance jusqu’ici à l’érosion naturelle du secteur, depuis son immersion récente. Le site est ensuite devenu entièrement terrestre avec la baisse du niveau du fleuve et, plus récemment, a subi les impacts de l’érosion côtière à partir du milieu du XXe siècle. Ce phénomène accéléré par l’aménagement de la voie navigable, et donc de l’expansion de l’impact des vagues de batillage, en a fait aujourd’hui un site archéologique autochtone préhistorique complètement immergé.
La présence de plusieurs frayères à proximité et la diversité avérée des ressources ichthyennes du secteur, notamment la Réserve naturelle des îles de Contrecœur en aval qui en est encore un excellent exemple, renforcent l’idée d’un environnement privilégié pour des pêcheries ancestrales. Les différentes espèces ont pu être exploitées lors d’activités communautaires estivales à divers moments dans l’année, du printemps et jusqu’à la fin de l’automne, notamment pour s’approvisionner avant l’hiver.
Par exemple, la barbue de rivière au printemps et l’esturgeon jaune à l’automne sont encore pêchés aujourd’hui. D’autres témoins d’activités de pêches ancestrales sont également bien connus et documentés, à la fois en amont, à la Pointe-du-Buisson, sur le site Droulers-Tsiionhiakwatha, et le site Dawson à Montréal, et en aval, au site de Mandeville, à Sorel-Tracy. Des barrages à poissons en pierres dans les rivières et sur le bord des côtes, quoique rares, sont encore utilisés aujourd’hui, par exemple chez les Cris du Subarctique sur la rivière Rupert et les Inuits du Nunavut.
Enfin, les artefacts autochtones découverts en place sur l’île Bouchard, près de l’île aux Boeufs, ajoutent à une datation potentielle des activités du secteur du Sylvicole moyen récent et/ou supérieur, et par le fait même du piège à poissons. D’autres analyses chimiques récentes sur les tessons de poteries du site Dawson à Montréal pointent aussi vers l’importance des pêcheries et la consommation d’une grande quantité de poissons chez les Iroquoïens de la vallée du Saint-Laurent aux XVe et XVIe siècles, témoignant de la continuité des pratiques de pêches ancestrales, même si le barrage à poissons de Verchères n’avait plus été en activité à cette époque.
Cette découverte exceptionnelle vient mettre en lumière un autre pan méconnu du patrimoine autochtone au Québec. Ce site, désormais immergé en raison de l’évolution du fleuve et de l’érosion côtière accentuée au XXe siècle, constitue donc le premier site archéologique autochtone préhistorique subaquatique déclaré au Québec. Les mesures de compensation environnementales prévues dans le secteur de l’île aux Bœufs permettront de protéger à la fois les berges et ce site unique. Les enrochements projetés devraient limiter l’érosion et préserver ce témoin concret des techniques de pêche ancestrales. Ce piège à poissons, vestige d’une époque où les communautés vivaient en étroite relation avec le fleuve, rappelle la richesse culturelle et écologique du fleuve Saint-Laurent. Il incarne à la fois la mémoire des techniques de pêche traditionnelles et la fragilité d’un patrimoine immergé qu’il est urgent de protéger.
Pour en savoir plus :
DENTON, D. 1985. An Archaeological Survey in the Waskaganish (Rupert House) Area, Quebec. Report prepared for the Cree Cultural Education Centre and the Rupert House Band Council, McGill University.
IZAGUIRRE, D. 2017. « Les barrages à poisson de Smokey Hill ». Eau – Dans le sillage du Temps. Collections Archéologie du Québec, Pointe-à-Callière, p.60-63
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