Série «10e anniversaire»
Revisiter le naufrage de la flotte Walker (1711)
Par: Marijo Gauthier-Bérubé, IRHMAS
Parmi les projets fondateurs de l’archéologie subaquatique au Québec et au Canada, peu ont captivé autant l’attention que les épaves de la flotte Walker, naufragées sur le récif de l’île aux Œufs sur la Côte-Nord suite à une tentative ratée d’invasion de la Nouvelle-France en 1711. De 2023 à 2025, l’IRHMAS a collaboré avec une équipe interdisciplinaire de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) dans le but d’apporter un nouvel éclairage au naufrage.
Les évènements de 1711
L’expédition de l’amiral Walker en 1711 s’inscrit dans le contexte plus large de la guerre de la Succession d’Espagne (1701-1712). À la suite de la prise de Port-Royal, Acadie, en octobre 1710, l’intérêt des Britanniques se tourne vers la Nouvelle-France et une expédition est mise sur pied. Cette expédition prévoit deux routes d’invasion, une voie terrestre depuis Albany, NY sous le commandement du lieutenant-général Nicholson, et une voie maritime avec une flotte qui quitte Boston le 11 août sous le commandement de l’amiral Hovenden Walker.
Au début du mois de septembre, la flotte rencontre un brouillard épais, ce qui force la navigation à l’œil, une situation précaire accentuée par l’absence de carte marine précise et l’inexpérience des navigateurs dans l’axe du Saint-Laurent. Dans la soirée puis la nuit du 2 au 3 septembre, les pilotes auraient suggéré de se diriger vers le sud pour rester au milieu du fleuve afin d’éviter la côte nord et la côte sud, toutes deux escarpées. Lorsque l’on aperçoit la terre au loin, on aurait supposé qu’il s’agît de la côte sud du Saint-Laurent.
Walker, sur le point d’aller dormir, donne l’ordre de changer de direction pour redresser la flotte vers le centre du fleuve. Rapidement, on distingue des récifs. De son propre aveu, Walker, à bord de l’Edgar aurait sous-estimé la menace, car l’avertissement provient du capitaine Goddard, un officier de terre à bord, et que le capitaine de l’Edgar, lui, n’a rien signalé. C’est sur l’insistance du capitaine Goddard que Walker se rend enfin sur le pont pour constater la consternation de son équipage alors que le navire est entouré par les récifs et qu’un bref dégagement du ciel permet au pilote d’identifier le paysage de la Côte-Nord.
Les carnets de bord des officiers présents témoignent d’une grande confusion, accentuée par un fort brouillard et des vents puissants qui transportent les cris de détresse, le bruit des coques qui craquent et des coups de canon tirés à blanc pour signaler les dangers. Dix navires marchands font naufrage et le nombre de morts varie selon les sources. Dans le journal de bord du lieutenant du Monmouth, on mentionne 800 décès alors que le maître du Windsor écrit qu’il y a 900 vies perdues et que le lieutenant du Sunderland parle plutôt de 1000 morts. Pour ajouter à la confusion, certains officiers semblent compter seulement les pertes militaires et excluent les pertes civiles.
Des opérations sont organisées dans l’espoir de récupérer les survivants et une partie des biens qui flottent ou jonchent les plages. Walker convoque un premier conseil de guerre pour désigner des coupables et déterminer les mesures à prendre pour la suite de l’expédition. L’ensemble des officiers vont blâmer les pilotes, arguant que leur incompétence à naviguer dans le fleuve Saint-Laurent était connue bien avant le départ de Boston. Un deuxième conseil de guerre à la fin du mois conclut qu’il vaudrait mieux retourner en Angleterre et à Boston plutôt que de tenter d’autres actions militaires. Le 27 septembre, la flotte se sépare et quitte le golfe du Saint-Laurent pour rentrer en Angleterre et à Boston.
De nombreuses campagnes archéologiques
Plusieurs campagnes archéologiques ont eu lieu depuis les années 1960 dans la zone du naufrage. Plusieurs sites sont découverts et de nombreux artefacts sont retrouvés par des archéologues et des plongeurs locaux. Au cours des années 1970 et 1980, la zone subit cependant un ensablement important sous l’influence de la rivière Pentecôte, ce qui a comme conséquence de recouvrir les sites connus qui deviennent alors de moins en moins visibles.
En 2023, l’IRHMAS joint son expertise avec celle d’une équipe interdisciplinaire de l’Université du Québec à Rimouski pour explorer de nouvelles zones. Les deux premières années sont consacrées à des activités de télédétection dans des endroits jusqu’alors peu couverts par les plongeurs, car souvent plus profonds. Les résultats permettent de caractériser les fonds marins, de mieux comprendre la géophysique du récif de l’île aux Œufs et de la pointe aux Anglais et d’identifier des anomalies qui pourraient être d’origine humaine.
En 2025, l’IRHMAS organise une campagne de plongée sur ces anomalies pour en découvrir la nature en envoyant des archéologues en plongée. Bien qu’aucun nouveau site archéologique n’ait été découvert, la campagne a permis de se familiariser avec les fonds marins et d’émettre de nouvelles hypothèses quant au naufrage.
Comme on dit souvent, l’absence d’information devient une information en soi ! Chaque intervention archéologique permet d’obtenir une nouvelle pièce d’un grand casse-tête dont on ignore totalement la taille et la forme, mais c’est ce qui rend notre métier si passionnant !
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